Victor David a franchi la ligne d’arrivée de la Mini Transat à bord d’un bateau blessé, après avoir passé dix jours sous un gréement de fortune. Malgré cette mésaventure, le skipper a savouré chaque instant en mer et a prolongé le plaisir en restant une dernière nuit face à Saint-François. « Je me sens prêt à repartir », confie-t-il, l’œil déjà tourné vers de nouvelles aventures.
Interview
« Franchement, j’ai eu des sacrées galères. Déjà, il y a eu ces deux jours — 23 jours après le large — où je ne sortais plus du bateau. J’ai tout fermé, j’ai mis des panneaux devant les hublots pour me couper du bateau au maximum. J’en pouvais plus. Je ne voulais pas voir le mât cassé, donc je restais enfermé. Et puis, au bout de 23 jours, j’ai retrouvé un rythme.
Même s’il manquait un peu d’action — le bateau avançait tout droit, les voiles étaient réglées, il n’y avait pas grand-chose à faire — j’ai trouvé mes petites habitudes. J’ai commencé à lire, à écrire, à écouter de la musique, des podcasts… Et au final, j’ai fait 10 ou 11 jours comme ça, et j’avais presque envie de repartir pour 10 jours de plus. J’étais trop bien. J’étais trop bien en mer. C’est même un peu pour ça que j’ai passé ma dernière nuit là-bas, sans franchir la ligne : je n’avais pas encore envie d’arriver. Mon rythme me plaisait trop. J’étais bien en mer. Alors oui, je suis très content d’être arrivé, mais forcément un peu triste que ça se termine.
J’avais pris un départ pourri sur la course, donc j’ai passé le début à revenir petit à petit sur le paquet. Je bataillais pour rattraper les bateaux que je voyais, j’étais content. Et puis un moment, la mer était un peu hachée, je partais au tas de temps en temps… Et là, un départ au lof à l’intérieur : j’entends un gros crac. Je savais que c’était soit le bout-dehors, soit le mât. Mais vu le bruit, ce n’était pas le bout-dehors. J’ai compris tout de suite.
Je sors du bateau, je regarde en haut… Et là, au début, le cerveau se concentre sur les trucs à faire : affaler ce qui peut l’être, tout mettre en sécurité. Et puis après, je m’écroule. Il faut 48 heures pour revenir en mode « minimum », juste pour réaliser ce qui vient de se passer. C’est brutal : en deux secondes, tout s’arrête. Trois ans de boulot… et la course est terminée.
Au début, c’est que du dégoût. C’est pas possible, pas comme ça. Et puis je me dis : « Il me reste 1000 milles, qu’est-ce que je vais faire ? » Alors j’ai beaucoup dormi, le cerveau a eu le temps de digérer. La bonne humeur revient peu à peu. La musique m’a aidé de ouf. J’avais des playlists — merci à ceux qui m’en ont fait — et ça m’a remis dans le game direct.
Et puis bon, traverser l’Atlantique tout droit, c’est un exploit en soi. Au début, il y avait pas mal de vent, une creuse, je faisais des surfs. J’ai vu 10-11 nœuds avec la moitié de GV. Après, je voyais ma vitesse diminuer chaque jour, puis ça s’est calmé. Mais il n’y avait rien de vraiment compliqué : il fallait juste aller tout droit.
Alors oui, malgré le plafond, on écoute de la musique, on regarde la mer. On ne fait pas grand-chose. On dit souvent que la notion du temps est différente au large : tous les jours se ressemblent, on est dans un état un peu tranquille, un peu en paix avec soi-même. Et ça, j’adorais.
La dernière nuit, le vent est tombé et je dérivais vers l’ouest. Je me voyais passer une île, parce que je ne pouvais plus remonter au près. J’ai essayé des trucs, rien n’y faisait. Mais cette dernière nuit, c’était surtout ranger le bateau, me préparer mentalement à retrouver la foule, parler à plein de gens, revoir des visages que je n’avais pas vus depuis longtemps. Et voilà… me reposer un peu avant d’y retourner un jour. Un jour, c’est sûr. »



Sa course en chiffres :
56 – Série (1017) Ich Bin en Solitaire – Victor David
Arrivée : 16/11/2025 11:17:38 UTC
Temps de course : 21j 20h 17min 38s
Écart au premier : 6j 20h 38min 14s
Écart au précédent : 05h 09min 15s
Sur l’ortho : 2606.38 nm / 5.0 nds
Sur le fond : 3008.77 nm / 5.7 nds




